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Publié par Antoine DELOUHANS

Jolly Roger

Bonjour à tous.

Cela fait longtemps que je n'ai pas donné signe de vie. Les mois passés ont été chargés pour moi, entre boulot, mariages et une vie personnelle bien chargée...

Mais les idées fusent et je continue tant bien que mal à travailler mon univers. Voilà une petite nouvelle pour se remettre en selle. Je continue les corrections d'InLife, qui ne saurait tarder à sortir et je suis déjà dans la phase de rédaction intense d'une autre aventure.

Bonne lecture et n'hésitez pas à partager ce que vous en pensez :)

 

 

Jolly Roger

 

 

Les deux pirates encerclaient le prisonnier lorsqu’ils arrivèrent devant la porte de la cabine du capitaine. L’un d’eux actionna le heurtoir qui s’y trouvait. Quelques secondes plus tard, M. Truffaut ouvrit la porte. L’homme avait une cinquantaine d’années. Il émanait de lui une aura de confiance qui en avait fait le quartier-maître incontesté de l’Aventure, depuis de nombreuses années maintenant.

Pas un mot ne fut échangé.

Truffaut s’effaça et laissa les deux gardes trainer leur prisonnier au pied du bureau d’acajou qui trônait au centre de la pièce. Ce bureau avait appartenu à un gouverneur espagnol mal avisé, qui avait osé prendre en chasse leur navire. Une erreur qu’il avait payée cher.

Le prisonnier leva la tête lentement, cherchant à apercevoir celui qui était la cause de sa défaite. Celui dont le nom était désormais synonyme de mort pour tout représentant de quelque civilisation que ce soit. Celui que tous les grands de ce monde décrivaient comme un monstre sanguinaire, un marginal qui voulait plonger le monde dans le chaos, le diable en personne.

Il était de dos. Assis sur un siège de bois sculpté du haut duquel il semblait régner sur l’océan que l’on voyait à travers les vitres arrière. Emmanuel Wynne, capitaine de l’Aventure, tirait une longue bouffée d’un cigare cubain.

Les trois pirates restaient en retrait, attendant dans un silence respectueux que leur capitaine se manifeste.

« Vous comprenez maintenant, monsieur Rogers, ce qu’il en coûte de s’en prendre à la cause. Mais comprenez-vous vraiment ce qu’est cette cause que je défends, pour laquelle je me bats avec autant de hardiesse ? Vos pairs dépeignent un tableau de la piraterie qui nous représente comme des marginaux, des bêtes dont le seul but est de faire sombrer le monde dans le chaos. Et vous suivez aveuglément leurs ordres, sans chercher à comprendre. Vous êtes un mouton que l’on mène à l’abattoir et qui remercie ses maîtres pour cela.

Pensez-vous vraiment que l’on peut mener des hommes au combat, avec pour seul but le pillage d’un autre navire ? Pourquoi ? Une cargaison de sucre, de l’or, des pierres précieuses ? Tout cela n’a de valeur que dans votre monde. Dans mon monde, seul compte la liberté ! Voilà la seule chose pour laquelle mes hommes se battent. Voilà leur seule raison de vivre.

Nous ne faisons que nous battre contre un système que nos rois et seigneurs veulent maintenir, pour assurer la suprématie de quelques familles sur le reste d’entre nous. Nous ne faisons que tenter de construire un nouveau monde. C’est l’opportunité que ces terres sauvages nous offrent. Nous avons la possibilité de nous défaire des chaînes que les puissants nous mettent aux pieds depuis des milliers d’années, et je compte faire tout ce qui est en mon pouvoir pour y parvenir.

Vous comprenez M. Rogers ?

On vous a tellement bourré le crâne de principes et de valeurs qui vous enferment dans un système de pensée dont vous ne pouvez plus vous en défaire. Ce système déforme votre vision des choses. Vous pensez que nous ne sommes que des barbares qui tentons de renverser l’équilibre des forces commerciales. Mais nous n’avons cure du commerce, des bénéfices et des préoccupations des grands de ce monde. Nous sommes des combattants de la liberté, les pionniers du monde de demain ! »

La vigie annonça des voiles en vue.

Personne ne bougea dans la cabine du capitaine, hormis Rogers qui frémit à l’évocation d’un espoir de s’en sortir.

« Ne vous méprenez pas Capitaine Rogers, nous n’avons pas abordé votre navire sans savoir que deux frégates vous suivaient de près. »

Le capitaine de l’Aventure se leva. Pour la première fois, Rogers put voir son visage, dans la faible lueur qui pénétrait dans la cabine. Emmanuel Wynne n’était pas très grand, mais sa carrure ne laissait aucun doute quant à sa capacité au combat. Une longue barbe brune tressée encadrait un visage dur. Ses yeux étaient d’un bleu si clair qu’il vous glaçait d’un simple regard. Il se pencha au-dessus du bureau et fixa intensément l’anglais.

« Vous êtes le commencement d’une nouvelle étape. Aujourd’hui, commence une nouvelle ère. Aujourd’hui, naît la révolution pirate. 

M. Truffaut, que les hommes se tiennent prêts, en position de combat, profitez des vents qui nous sont favorables pour les contourner par bâbord. »

Truffaut ne répondit rien, il savait ce qu’il avait à faire. Il sortit de la cabine et commença à hurler ses ordres. Rogers admira presque la déférence que tous avaient pour leur capitaine, et la mécanique huilée qui se mettait en place pour préparer l’assaut. Chaque homme de ce navire semblait savoir exactement ce qu’il devait faire, avec une précision et une rapidité qui pouvait faire pâlir n’importe quel navire de guerre.

Il sentit le changement de cap et de vitesse et entendit le bruit caractéristique des sabords qui s’ouvraient, le roulement des canons que l’on mettait en place. Les pirates de l’Aventure chantaient en se mettant au travail. Un chant guerrier, qui ne manquait pas d’une certaine grâce.

Wynne le fixait toujours avec un petit sourire à peine esquissé. Il remit son cigare en bouche et fit le tour de son bureau. D’un signe de tête, il invita Rogers à le suivre, et à ses hommes de disposer. Ils montèrent tous sur le pont et gagnèrent le gaillard arrière pour avoir une vue d’ensemble. La frégate de Wynne était en sa possession depuis presque cinq ans, et son équipage la maniait avec une dextérité déconcertante. Les deux navires anglais arrivaient rapidement, les sabords déjà ouverts, prêts à faire feu.

Rogers comprit vite que tout avait été réglé en amont par Wynne.

« Hissez le joli rouge, tonna Wynne. »

Rogers regarda le pavillon monter le long du mat. Un pavillon qu’il n’avait encore jamais vu de ses yeux, mais qui nourrissait déjà les légendes les plus saugrenues sur son créateur. Il s’agissait d’une immense toile de velours d’un rouge si sombre qu’il paraissait presque noir. On y avait brodé de fil blanc, une tête-de-mort entourée de deux os en croix, et juste en dessous, un sablier. Les Anglais avaient même trouvé un nom pour ce pavillon : le Jolly Roger, une déformation de son nom français. Il était devenu synonyme de terreur, car une fois hissé, Emmanuel Wynne ne reculait jamais.

« Monsieur Mouche, je ne vais pas aller au combat dans cet état ! tonna Wynne ».

Le second de l’Aventure monta quatre à quatre les marches qui séparaient le pont supérieur du gaillard arrière, et sorti d’un sac de bure un crochet d’argent que Wynne attrapa.

C’est alors seulement que Rogers remarqua le handicap du capitaine, lorsque celui-ci releva la manche et arbora un bras gauche dépourvu de main. Wynne y plaça le crochet que Monsieur Mouche laça le long de son avant-bras.

« Un souvenir d’un vieux combat…je ne me souviens même plus de ce que cela fait d’avoir une deuxième main. »

Le capitaine se mit à rire à gorge déployée au souvenir de cette bataille épique au cours de laquelle il l’avait perdue. Rogers écarquillait les yeux. Les légendes disaient vrai. Il commençait même à admirer cet homme que rien ne semblait pouvoir arrêter.

La première frégate anglaise tira la première.

Un boulet siffla entre les deux mats arrière, mais aucun ne toucha. Le deuxième navire se mettait en place pour prendre l’Aventure à revers. Wynne sortit alors de sa poche une pièce d’or pur, qu’il fit jouer entre ses doigts.

« Le temps, monsieur Rogers, est une notion fascinante. Il a fait de nous ses esclaves. Nous naissons, nous vivons, nous mourrons, et rien ne peut apparemment stopper cette boucle macabre. J’ai pour le temps une aversion profonde. Ce tic-tac sourd qui bourdonne à nos oreilles sans jamais s’arrêter. Ce crocodile féroce qui vous poursuit, n’attendant que le bon moment pour vous dévorer aussi vite qu’il n’est apparu. Le temps est le pire de nos maîtres. Mais lorsque l’on sait le manier, le déformer, on découvre alors un univers de possibilités. On découvre ce qu’aurait dû être notre vie, avant qu’il ne nous domine. A l’origine de toute chose, le temps n’existait pas. J’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un qui m’a fait découvrir cela. 

Canonniers, prêts à faire feu ! hurla-t-il. »

L’ordre se répéta dans tout le navire.

Wynne stoppa la pièce entre son pouce et son index, plus la projeta en l’air. Elle tourna plusieurs fois sur elle-même, puis se figea en l’air. Elle resta là, immobile, suspendue sans vouloir se laisser happer par la gravité.

Rogers cligna des yeux. Tout était fini. Les deux frégates anglaises coulaient, alors que les quelques survivants tentaient de fuir à la nage. Wynne arborait un sourire satisfait. Quelques gouttes de sang gouttaient avec lenteur le long de son crochet.

« Vous comprenez, monsieur Rogers. J’ai réussi à me défaire du pire de mes maîtres. Les vôtres ne m’effraient absolument pas.

En route mes amis. La nouvelle va bientôt se répandre. Nous commençons aujourd’hui la plus grande Aventure de notre vie : vivre libres !

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