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Publié par Antoine DELOUHANS

La première Révélée

La première Révélée

 

 

La fête de Beltaine battait son plein. Toute la communauté s’était réunie pour cette antique fête que la famille d’Eldearde et ses amis honoraient toujours. La clairière était balayée par les rayons du soleil et en son centre, trônaient les doyens, assis devant la stèle sacrée. Ils fêtaient le printemps et la renaissance de la nature. Mais ce jour-là, Eldearde comptait fêter l’amour qu’elle portait à Balian. Elle l’entraîna dans la forêt et retrouva le petit coin reculé qu’elle avait repéré quelques jours auparavant. Elle attira Balian contre elle et l’embrassa vigoureusement.

Elle s’offrit à lui ce jour-là, avec une passion qu’elle ne se connaissait pas. Ils s’étaient promis l’un à l’autre, et le ciel seul était le témoin de leur union. Elle était sur lui, ondulant avec grâce. Ses hanches faisaient un va-et-vient constant qui les mena tous deux dans une dimension qui leur appartenait.

Ils ne virent pas le regard de haine que portait Raoul sur leurs corps enlacés. Cela faisait des mois qu’il tentait de conquérir Eldearde, lui, le châtelain de ces terres. Il les avait suivis, mais ne se doutait pas du mal que cela lui ferait. Lorsque leurs deux corps se relâchèrent et qu’Eldearde se laissa retomber sur Balian, Raoul sortit de sa cachette et fondit sur le couple avec dans les yeux un éclat démoniaque.

Puis tout se passa trop vite. La lumière et la verdure de l’herbe firent place à l’écarlate. La lame de Raoul s’était plantée dans la gorge du jeune homme alors qu’Eldearde se tenait encore sur lui. Le châtelain recula d’un pas et fixa la jeune femme, lui tendant la main.

  • Il n’était pas pour toi ! Viens avec moi.

Il ne pouvait détacher son regard du long cou à la peau lisse, taché du sang de son amant. Le désir était irrésistible face à la beauté pure de cette jeune fille. Il en devenait fou. Il fit un pas en avant et se jeta presque sur elle, laissant tomber son arme. Ses mains cherchèrent à palper les formes discrètes, mais parfaites de sa proie, et elle ne fit rien pour se débattre. Elle resta d’un calme inquiétant et lorsque Raoul défit les pans de son pantalon, découvrant ainsi sa virilité, elle le laissa approcher. Ses cuisses ouvrirent le passage, mais lorsque la main d’Eldearde accueillit Raoul, le coup sec d’un poignard dissimulé, le priva à jamais de ses atouts.

Le hurlement du châtelain retentit dans la forêt, et personne n’oubliera jamais ce cri : la terreur, la rage, l’impuissance.

Le sang coulait du morceau de chair qu’Eldearde gardait en main. Elle marcha lentement, calmement en direction de la fête, sans même prendre la peine de se rhabiller. Lorsqu’elle fut à la vue de tous, des cris retentirent et tous se retournèrent sur elle. Elle laissa tomber son trophée aux pieds des doyens et porta ses mains ensanglantées sur son visage.

Puis un cri déchira l’air, son propre cri… de désespoir !

 

 

*

 

  • S’ouvre aujourd’hui le procès d’Eldearde fille d’Amaury d’Arribarat. Moi, Bernard Ier, Évêque de Tursa présiderai cette assemblée. Le Sire Bran, Seigneur de ces terres et Arnaud, Comte de Bigorre siègeront à mes côtés. Accusée, comprenez-vous la raison de votre présence ici ?
  • Oui…
  • Avouez-vous avoir pratiqué un rite satanique lors de la fête de Beltaine le mois dernier ?
  • Non…
  • Je résume les faits. Vous avez émasculé le seigneur Raoul, qui ne doit sa survie qu’au Seigneur Tout-Puissant, afin de pratiquer la sorcellerie sur les membres du conseil des doyens.
  • Je ne voulais pas…
  • Vous avouez donc avoir eu recours à des rites interdits ?
  • Je n’avoue rien.
  • Non content d’être la putain de Satan, vous forniquiez dans le péché, avec le-dit Balian, que vous avez poignardé.
  • NON ! Raoul a tué Balian, je l’ai déjà dit cent fois.
  • Pardonnez-moi, Eldearde, fille d’Amaury, mettez-vous à ma place. Entre croire les paroles d’un seigneur respectable et celles d’une traînée au service du Malin, mon choix est vite fait.
  • Je n’ai rien fait d’autre que de me venger.
  • Vous avouerez d’une façon ou d’une autre. Monsieur Blanc, procédez.

Le bourreau avança vers Eldearde, qui n’était alors vêtue que d’une tunique blanche. Il plaça son pied dans un mécanisme, qu’il se mit à resserrer peu à peu.

La jeune femme sentit se resserrer l’étau, grimaçant d’avance, sachant très bien ce qui allait arriver. Il n’y avait que deux options. Avouer et mourir. Ou résister et souffrir encore et encore, pour finir, inexorablement, par mourir.

Elle assistait à la « justice » de ce temps. Cette justice, dite de Dieu, que rendaient quelques poussiéreux hommes pieux.

Un craquement inquiétant la tira de sa rêverie, immédiatement accompagné par une douleur aiguë. Elle se retint de crier.

  • Plus vite, Blanc, je ne veux pas y passer la nuit ! ordonna Bernard Ier.

Le bourreau serra encore plus fort, et là, Eldearde ne put retenir un hurlement terrible. Ce hurlement de désespoir et d’impuissance, qui caractérise la proie acculée. Elle tint quelques secondes, puis tout se troubla. Et, elle sombra dans les ténèbres.

 

Les doyens lui faisaient face, les yeux exorbités d’horreur. Elle sentait le sang couler le long de ses bras qu’elle tendait pour leur montrer son trophée. Le corps nu de la jeune femme était presque recouvert du liquide morbide. Elle n’était plus elle-même. Eldearde sentit qu’une force supérieure lui permettait de rester debout, de faire face. Elle ne savait pas quoi dire, mais les mots sortirent seuls, des mots qu’elle ne comprit pas elle-même.

Une langue ancienne et oubliée, sortait de sa bouche, une langue que personne ne comprenait plus. Le sang se mit à scintiller sur son corps. Puis, à mesure qu’elle psalmodiait sans plus être maitresse de quoi que ce soit, les filets de sang ondulèrent soudain, comme mus d’une vie propre. 

Les doyens commencèrent à se lever, pour reculer face à ce qui leur semblait être l’œuvre du Démon. Mais la magie qui prenait vie ici ne comptait pas s’arrêter là. Les filets de sang se décolèrent du corps d’Eldearde comme les tentacules d’une pieuvre immense. Chacun de ces tentacules fusa en direction des doyens, les attrapant tous par la gorge. Eldearde les fixa intensément.

  • Vous êtes depuis longtemps les témoins des injustices de ce monde, mais vous ne faites rien. Vous n’êtes que des parasites qu’il faut éliminer.

Et en une seconde, ils furent tous morts, la nuque brisée.

 

Eldearde se réveilla, une douleur atroce au pied. Les membres du jury avaient détourné leur attention, et discutaient dans leur coin. Un homme à la haute stature et aux muscles saillants s’approcha d’elle.

  • Ne t’en fais pas, je suis là pour t’aider.
  • Je ne mérite pas d’être aidée, souffla-t-elle, dégoutée d’elle-même et de ce souvenir qu’elle venait de faire remonter à la surface.
  • Tu ne comprends pas encore, mais ça viendra.
  • Ah, elle est réveillée, observa Bernard Ier. Qui êtes-vous ? Où est Blanc ? demanda-t-il à l’homme qui se tenait près d’Eldearde.
  • Il fait la sieste !
  • La quoi ? s’offusqua l’Évêque de Tursa. Allez-le réveiller !
  • Je ne pense pas que cela soit nécessaire.
  • Ah vous croyez ? Vous voulez finir attaché à la même chaise ?
  • Quelle chaise ? demanda l’homme.
  • Cette…

Bernard Ier s’étouffa de surprise. La chaise avait disparu. L’homme avait rattrapé à temps Eldearde, pour ne pas qu’elle se retrouve au sol.

  • Qu’est-ce que ça veut dire ?
  • Ça veut dire, bien le bonjour à vous messieurs.

Et l’homme se volatilisa en un éclair avec la prisonnière.

 

Eldearde et son sauveur réapparurent à plusieurs kilomètres de là, dans une clairière où coulait un ruisseau d’eau claire.

  • Je ne comprends pas, balbutia la jeune femme.
  • Tu ne comprends pas, non, mais je vais tout t’expliquer. Tu es la toute première Révélée.
  • Quoi ?
  • N’as-tu pas toujours eu l’impression que ta place n’était pas ici ? Que ce monde t’était étranger et que quelque chose t’appelle au loin, bien plus loin ?
  • Si…
  • C’est qu’en effet, ta place n’est pas ici. Tu fais partie d’un peuple millénaire qui ne vit plus sur Terre depuis des milliers d’années. Le Destin a voulu que tu naisses dans ce monde, plutôt que dans celui qui nous est destiné, et cela, nous ne savons pas pourquoi. Mais aujourd’hui commence ta nouvelle vie.

L’homme sortit de sa poche un couteau étrange. Le manche était finement ouvragé, recouvert de gravures d’or sur fond bleu nuit. La lame était courbe, pas comme une lame orientale, mais plutôt tordue en une forme improbable.

Il fendit l’air, et la réalité devant eux se déchira comme s’il ne s’était agi que d’un voile fin, pour laisser apparaître un paysage complètement différent.

  • Aujourd’hui, tu vas rejoindre les tiens.

 

Il attrapa la main de la jeune femme, et ils disparurent tous les deux dans la faille qui séparait les deux mondes. Elle resta ouverte quelques secondes, et se referma avec délicatesse, effaçant toute trace de ce qui venait de se passer.

 

 

 

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Eden, d'Antoine Delouhans

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TiphaineLUE 03/05/2017 19:31

J'adore, vraiment ! C'est trop bien !!!!!

Antoine DELOUHANS 05/05/2017 16:27

Merci, ça fait plaisir :)