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Publié par Antoine DELOUHANS

La malédiction de Gold Point

La malédiction de Gold Point

 

Lorsque Charles Lewis évoqua sa volonté de se rendre à Gold Point, un silence pesant s’installa dans le Saloon. Le barman posa la bouteille du whisky qu’il s’apprêtait à lui servir.

  • On ‘ parle pas de ça ici gamin, c’est un établissement honnête !
  • Je ne comprends pas, balbutia presque Charles.
  • Tu ‘ connais pas Gold Point c’est ça ? Cracha presque un vieillard assis à quelques chaises de lui, de l’autre côté du bar.

Le vieux Abraham, c’est comme ça qu’il s’appelait, était en train de se rouler une cigarette de Bull Durham d’une main, tandis que l’autre portait son verre à ses lèvres.

  • C’est de l’or que tu veux ?
  • Oui…
  • Bah y’en a pas là-bas, y’a plus rien d’autre que la mort et du sang. Crois-moi mon gars, si j’étais toi, je me tiendrais le plus loin possible de c’merdier.
  • Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai entendu dire que l’or y coulait à flots et que tout le monde s’y précipitait.
  • Ça c’était avant. Tout le monde ici connaît la malédiction de Gold Point. Mais je vais te dire, personne ne te racontera la vérité là-dessus. Moi, j’y étais. Moi, j’ai vu le monstre !
  • Abraham, arrête tes conneries et va raconter ça ailleurs si tu’ veux pas que je te sorte à coup d’plomb.
  • Viens mon gars, si après ce que je te raconte t’as toujours envie d’y aller, ça sera plus mon problème.

Charles suivit Abraham à l’extérieur et ils s’assirent aux pieds d’un vieil arbre qui avait réussi à pousser là, malgré l’aridité du désert du Nevada. Le vieux Ab craqua une allumette sous sa botte et commença à fumer tranquillement, avant de commencer son récit.

 

« Il y a deux mois de ça, Gold Point allait bon train. Je m’y étais installé, comme un vieux fou, pour tenter de faire fortune, comme tous ceux qui arrivaient pour chercher de l’or. Je me disais que je passerai mes vieux jours à l’abri du besoin si j’en amassais assez.

On vivait là, plutôt en bons termes avec les sauvages du coin. Une tribu de Wahoes qui était installée un peu plus au nord vers Magruder Mountain. On se foutait la paix la plupart du temps et tout se passait bien. Et puis les frères Whiatt sont arrivés. Ils ont voulu commencer à gérer tout ce petit monde et à se garder des bénéfices de ce qu’on trouvait. En deux semaines, ils ont formé une bande qui se chargeait de faire en sorte que tout le monde rentre dans le rang. Si tu ‘ filais pas tes grammes du soir, tu finissais remplis de plomb. Ça a commencé doucement, et puis ils sont devenus plus gourmands. Plusieurs d’entre nous ont voulu filer pour aller trouver ailleurs ce qui coulait à flots ici, mais on a vite compris qu’on ‘ avait plus vraiment l’choix.

Très vite, ils ont créé une limite de territoire et ont interdit aux Wahoe d’approcher pour faire leur commerce. Les frères Whiatt, c’est pas le genre à aimer les indigènes. Alors un jour pas fait comme un autre, ils sont partis à six ou sept pour faire comprendre à la tribu, qui étaient les patrons. Ça a mal tourné autant te le dire. Ils en ont tué une dizaine avant de revenir ici.

Tu sais, y’a un truc à savoir sur les Indiens. C’est qu’ils ont beau avoir l’air sauvage, eux, ils n’ont pas oublié le pouvoir de la nature et qu’avaient tous les hommes quand le bon dieu nous a créé. Et c’est pour nous le rappeler qu’ils nous ont envoyé Nayati, leur guerrier le plus féroce. Oh comme ça, il n’avait l’air de rien. C’était un petit homme pas bien épais, mais ce jour-là, il avait peint son corps entier de plein de dessins étranges, comme on n’en avait encore jamais vu. Il s’est présenté à l’entrée de la ville, seul et il a attendu là pendant deux heures au soleil. Les frères Whiatt se sont bien marrés et ils ‘se sont pas inquiétés face à un homme seul, alors ils l’ont laissé là, le surveillant quand même du coin de l’œil.

Au bout de deux heures sans bouger, il a allumé un feu avec du bois qu’il avait ramené dans son paquetage. Il a fait beaucoup de fumée alors que la nuit était en train de tomber. Les étoiles brillaient fort cette nuit-là, et la lune sortait à peine de derrière la montagne.

C’est alors qu’il a commencé à chanter. D’une voix grave comme sortie de l’enfer. Je ‘ savais pas ce qu’il racontait, mais Papina, une sauvage qu’on avait au village qui nous servait de traductrice, nous a raconté après que c’était une malédiction. Une incantation millénaire que beaucoup avaient peur d’utiliser tant elle était dangereuse et sanguinaire. Et c’était peu dire. Il a chanté comme ça une demi-heure durant, le temps que la nuit soit complète. Et d’un coup, le silence complet. Même la nature a semblé se taire pour attendre la suite de ce qui allait se passer.

On ne voyait plus qu’un gros nuage de fumée quand ça a commencé. Un hurlement terrible a retenti. Un hurlement qu’on ‘ avait pas l’habitude d’entendre ici. Tu comprends bien que des loups dans le désert, ça court pas les canyons. Des coyotes ça oui, mais des loups, de mémoire d’homme jamais dans ce coin-là du pays. Alors la fumée c’est mise à bouger, comme si elle était vivante. Elle a foncé vers Gold Point et c’est rué en premier sur David, l’aîné des Whiatt. On a vu son corps soulevé dans les airs comme si un démon s’était envolé avec lui sur plusieurs mètres. Puis il est retombé raide mort, la gorge ouverte et des jets de sang sortaient au rythme des derniers battements de son cœur.

Mais ça ne s’est pas arrêté là. Y’avait un grognement constant dans la fumée et j’ai pu voir à un moment le petit Nayati, sa tête était devenue une tête de loup, il montrait les crocs et cherchait sans doute le deuxième des frères Whiatt, puisque c’est vers lui qu’il s’est mis à courir. Il avait encore ses deux jambes, mais ses mains étaient des pattes griffues, il avait des poils partout sur le corps même si c’était encore son corps, on le reconnaissait à peine.

La trouille que j’ai eue cette nuit-là mon gars. Il a continué sa boucherie pendant des minutes qui ont paru être des heures. Y’a pas grand monde qui en a réchappé, parce qu’une fois que l’incantation de l’Homme-Loup est lancée, la bête prends le dessus. Du moins, c’est ce que racontait Papina quand on a fui Gold Point après s’être tous pissé dessus de frayeur. Je n’ai pas honte de le dire, j’ai plus rien à perdre à raconter ça de toute façon.

Elle aussi elle ‘ était pas fière, parce que son peuple avait décidé de proscrire ce sort de leur magie, alors elle n’avait jamais vu personne le pratiquer. Mais là, j’ai compris mon gars, j’ai compris qu’on avait rien compris du tout. J’ai vu la magie ce soir-là. J’ai vu de mes yeux ce dont étaient capables les chamans Wahoes, et sans doute, tous les Indiens.

Tu te rends compte qu’on se dit civilisés mais qu’on est plus capables de trouver ce pouvoir en nous, fils. Alors après, y’en a qui vont dire que c’est des démons. Qu’ils ont le Diable en eux, ça c’est ce que les bonnes femmes racontent. Mais moi, je crois que c’est juste que le petit Nayati, il voulait se défendre. Défendre son peuple qui avait été bafoué. On ‘ ferait pas pareil nous peut-être ?

On est arrivé ici et on a colonisé, détruit des villages entiers, pour pouvoir s’en mettre plein les poches. C’est qui les monstres en fait ? Nous, ou eux qui ne font que défendre les terres qu’ils vénèrent depuis des milliers d’années ?

J’ai vu l’Homme-Loup ce soir-là p’tit gars. Parce qu’on avait souillé Gold Point. Alors aujourd’hui, plus personne n’y va. On a tout laissé en plan quand on s’est enfui. Vas-y si ça te chante, mais pleures pas si Nayati vient te chercher. »

 

Charles Lewis resta silencieux un moment. Il n’en revenait pas d’avoir passé ses quelques minutes à écouter les élucubrations d’un vieux fou qui croyait que des hommes pouvaient se transformer en loups. Il le salua respectueusement et alla chercher son cheval. Si personne ne se trouve à Gold Point, un point pour lui, au moins il n’aurait pas à partager.

Il monta en scelle, et se dirigea vers le nord.

Le soleil déclinait lorsqu’il aperçut les maisons de bois qui formaient le petit village minier. Il avait prévu, dans son paquetage, tout ce qu’il fallait pour tenir quelques jours, donc il ne manquerait de rien. Il retournerait au village précédent pour se ravitailler, à moins qu’il ne reste quelques denrées abandonnées dans la fuite de ces superstitieux craintifs.

Il défit son cheval de sa scelle et le laissa boire après avoir tiré de l’eau du puit. Puis il se rendit à l’ancien Saloon. Des toiles d’araignées s’étaient déjà formées ci et là, et la poussière recouvrait meubles et bouteilles entreposées derrière le bar. Deux mois d’abandon, et la ville était déjà fantomatique. Il alluma quelques lanternes qui étaient là, et c’est alors qu’il vit. Il vit les trainées de sang sur le sol. Aucun corps en vue, mais des traces ensanglantées partout autour de lui. On pouvait voir par endroit les forme des mains qui semblaient chercher désespérément une fuite qu’elles ne trouvèrent, de toute évidence, pas.

Le cœur de Charles se mit à battre à tout rompre. Le vieux fou aurait-il eu raison ? Gold Point avait-elle vraiment été la proie d’un monstre sanguinaire. Il ne pouvait pas s’y résoudre.

Il sortit et s’attela à fouiller les maisons alentours. Partout, le même carnage, jamais un seul corps. Il arriva à la sortie de l’autre côté de la ville, là où, d’après l’histoire d’Abraham, Nayati s’était tenu debout au soleil deux heures durant. Il remarqua dans l’obscurité, à quelques mètres de lui, un amas sombre. Il s’en approcha, portant sa lanterne à bout de bras. Lorsqu’il comprit, son corps ne lui répondait plus. Il lâcha sans s’en rendre compte la lanterne qui enflamma le sol. Les corps avaient tous été tirés jusqu’ici, démembrés et brûlés. Les flammes de la lanterne consumèrent quelque chose autour de Charles. Il recula de quelques pas, apeuré par les flammes qui commençaient à léger ses bottes. En prenant du recul, il remarqua que celles-ci dessinaient une tête de loup, entourée de symboles étranges.

Puis d’un coup, tout devint noir. Les flammes disparurent et un hurlement déchira l’air.

Un cri terrible.

Un cri de loup.

 

Charles se mit à courir le plus rapidement qu’il put, récupéra son cheval sans prendre la peine de le sceller et s’enfuit à bride abattue dans la direction opposée.

Il retrouva les lumières de la ville voisine, et se rendit au Saloon où il s’était arrêté plus tôt dans la journée. Il commanda un double scotch qu’il descendit d’un trait et en recommanda un de plus. Quelqu’un toussota à côté de lui. Abraham était là et lui tendait une de ses cigarettes.

  • Alors mon gars, on a vu un fantôme ? Lança-t-il dans un rire mêlé d’une toux encombrée.

Depuis lors, Charles Lewis resta avec le vieil Abraham, racontant aux voyageurs en quête d’or et de fortune, la malédiction de Gold Point.

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